� P�re, je me r�fugie pr�s de vous, dans le creux de votre Tendresse. J’ai besoin de vous aimer sans rien dire. Et d’abord de � r�aliser � que vous m’aimez, malgr� ce que je suis. Ce qui m’aide � comprendre que vous ayez pour moi,
tel que je suis, un Amour merveilleusement paternel, c’est de penser que tous les obstacles qui peuvent, de mon fait, arr�ter votre amour ne sont rien en comparaison des obstacles cr��s par ma nature d’homme… Si vous avez travers� l’infini pour venir � moi, vous traverserez bien la laideur dont je me suis entour� comme d’un foss� plein d’eau. Au fond, dans certain
non sum dignus, entre un extraordinaire orgueil. Comme si mon indignit� me venait surtout de mes p�ch�s !… Je cherche une comparaison. Peut-�tre celle-ci : le paysan invit� par le roi et qui est confondu par la bont� du roi, laquelle il fait consister en ceci : que le roi l’invite, lui,
bien qu’il soit plus pauvre que tel de ses cousins… Quelle m�connaissance ! C’est imaginer que le roi l’invite pour son m�rite. Et il ne l’invite que parce qu’il est paysan. L’amour qu’a pour moi mon P�re est cet amour qui s’adresse � moi parce que je suis homme, ou plut�t
en tant que je suis homme ; seulement, en m�me temps, et parce qu’il est divin, il m’enveloppe en tant que je suis moi. Tout le reste, mes fautes et mes m�rites, c’est une peine ou une joie donn�e � son amour et qui en nuance le caract�re.
Donc, une chose certaine, et que je dois me r�p�ter : je suis aim�, moi, moi-m�me, et couv� par une tendresse cach�e, mais vigilante. Si j’�tais en �tat de p�ch�, je n’aurais qu’� dire : � Pardon �, pour r�veiller sur le visage du P�re le sourire pr�t � parler. Si je suis seulement ti�de, et sans vraie beaut�, avec la poussi�re des p�ch�s v�niels coll�e � ma peau, alors encore il me faut croire que l’Amour me regarde, comme une maman son enfant espi�gle qui vient encore de se barbouiller le visage avec la confiture qu’il a vol�e.
Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi cette assurance que j’ai (par l’effet d’une gr�ce) de votre amour ! Que je ne cesse pas de vous voir comme je vous vois ! Petite opinion de moi, mais immense opinion de vous.
S’il fallait que je fusse digne de votre amour pour oser l’accepter, vous ne seriez plus vous, vous ne seriez plus l’Amour. Je fais un acte de foi �perdu, mais qui ne me co�te pas, dans votre indulgence sans limite. Vous m’aimez, vous m’aimez : faites que je vous aime. �
Auguste Valensin s.j. (1879-1953), La Joie dans la foi (Notre P�re), Aubier, Editions Montaigne, Paris, 1954.