Les plus belles pages sur le Saint-Esprit





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Ecrits du XVII° siècle

- Cardinal de Bérulle (1575-1629)
- Louis Lallemant, s.j. (1587-1635)
- Jean-Jacques Olier (1608-1657)
- Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704)
- François de Salignac de Lamothe-Fénelon (1651-1715)


Cardinal de Bérulle (1575-1629)

[...] O Fils de Dieu, je vous aime et vous adore en cet amour et en cet anéantissement, et en cette transformation puissante !

De vous, je viens au Saint-Esprit, qui procède de vous, comme vous procédez du Père ; car en cette voie de vie et d'amour, je vais suivant l'ordre des processions divines et les sources de vie, et après le Fils je m'adresse à vous, ô fontaine de vie, ô Saint-Esprit, esprit de vérité, de vie et d'amour, et je vous adore en vous-même, car vous êtes Dieu en l'unité que vous avez avec le Père et le Fils. Je vous adore en votre émanation ; car vous procédez d'eux, et vous êtes leur esprit, leur lien, leur amour ; et je vous adore encore en l'opération admirable que vous faites au temps ordonné par la sapience éternelle, car c'est la plus haute et la plus sainte opération qui puisse être terminée hors de vous-même ; opération qui environne la plus digne personne qui sera jamais après les personnes divines, c'est-à-dire la personne de la Vierge ; opération qui l'abaisse et l'élève, l'abaisse jusqu'au centre de son néant, tirant d'elle ces sacrées paroles : Ecce ancilla Domini (Luc, I, 38), et l'élève jusqu'à la plus grande dignité qui sera jamais communiquée, ni à elle, ni à autre, la faisant mère de Dieu ; opération qui prépare et unit notre nature à la divinité, et la personne de la Vierge à la personne du Verbe ; opération qui accomplit l'Incarnation du Verbe, et la déification de la nature humaine, laquelle demeurant humaine dans l'état même de cette union divine, reçoit la grâce incréée et infinie, dans un être créé, fini et semblable au nôtre.

Extrait de l'Elévation à la Très Sainte Trinité sur le mystère de l'Incarnation, in Œuvres complètes, Paris, Migne, 1856.


Louis Lallemant, s.j. (1587-1635)

La docilité à la conduite du Saint-Esprit

1. En quoi consiste cette docilité

Quand une âme s'est abandonnée à la conduite du Saint-Esprit, il l'élève peu à peu et la gouverne. Au commencement, elle ne sait où elle va, mais peu à peu la lumière intérieure l'éclaire et lui fait voir toutes ses actions et le gouvernement de Dieu en ses actions, de sorte qu'elle n'a presque autre chose à faire que de laisser faire Dieu en elle, et par elle, ce qu'il lui plaît ; ainsi elle s'avance merveilleusement.

Nous avons une figure de la conduite du Saint-Esprit en celle que Dieu tint à l'égard des Israélites au sortir de l'Egypte, pendant leur voyage dans le désert, pour arriver à la terre de promission. Il leur donna pour les conduire, le jour une colonne de nuée, la nuit une colonne de feu. Ils suivaient le mouvement de cette colonne, et s'arrêtaient quand elle s'arrêtait : ils ne la devançaient point, ils la suivaient seulement, et jamais ils ne s'écartaient d'elle. C'est ainsi que nous devons nous comporter à l'égard du Saint-Esprit.

2. Les moyens de parvenir à cette docilité

Les principaux moyens d'arriver à cette direction du Saint-Esprit sont les suivants :

1) Obéir fidèlement aux volontés de Dieu, que nous connaissons déjà ; il y en a plusieurs que nous ne connaissons pas, car nous sommes tout pleins d'ignorance. Mais Dieu ne nous demandera compte que des connaissances qu'il nous aura données ; faisons-en un bon usage ; il nous en donnera de nouvelles. Accomplissons ce qu'il nous a déjà fait connaître de ses desseins, et il nous manifestera ensuite les autres.

2) Renouveler souvent le bon propos de suivre en toutes choses la volonté de Dieu, et nous affermir en cette résolution autant qu'il est possible.

3) Demander sans cesse cette lumière et cette force du Saint-Esprit pour accomplir les volontés de Dieu, nous lier au Saint-Esprit et nous tenir attachés à lui, comme saint Paul qui disait aux prêtres d'Ephèse : Etant lié par le Saint-Esprit, je m'en vais à Jérusalem ; surtout au changement des actions les plus importantes, demander à Dieu la lumière du Saint-Esprit et lui protester sincèrement que nous ne désirons autre chose que de faire sa volonté. Après quoi, s'il ne nous donne point de nouvelles lumières, nous ferons [comme] auparavant, ce que nous avons accoutumé de faire et ce qui nous semblera pour lors le meilleur.
C'est pour cela qu'au commencement des grandes affaires, comme à l'ouverture des parlements, des assemblées du clergé, des conciles, on demande l'assistance du Saint-Esprit par des messes votives qu'on dit en son honneur.

4) Remarquer exactement les divers mouvements de notre âme. Par cette diligence, nous viendrons peu à peu à reconnaître ce qui est de Dieu et ce qui n'en est pas. Ce qui vient de Dieu dans une âme soumise à la grâce est ordinairement paisible et tranquille. Ce qui vient du démon est violent et porte avec soi le trouble et l'anxiété. [...]

Extrait de La Doctrine spirituelle, Paris, Lecoffre, 1921.


Jean-Jacques Olier (1608-1657)

Depuis mes grandes désolations, je ne puis douter que l'Esprit de mon Maître n'habite en moi... J'expérimente sa conduite dans l'usage de mes facultés naturelles, et même jusqu'à la composition du corps, qui, autrefois, était déréglée. Je sens maintenant cet Esprit qui me compose et me dirige dans mon port, ma démarche et même mes paroles...

Lorsque je veux m'occuper à écrire, je sens que ce divin Esprit veut conduire et régler tous les mouvements de ma main. Je me prête et me donne à lui comme un instrument qui n'a point d'action propre et personnelle... Il est répandu par tout moi-même, comme s'il y tenait la place de mon âme. Je le sens comme une seconde âme qui m'anime et me porte, et qui se sert de tout mon être, comme l'âme dispose des mouvements du corps, mais avec bien plus de douceur et d'empire. Dernièrement une personne qui prend grand soin de nous, me parlant de quelque chose qu'il y avait à faire, je lui répondis naïvement : " J'ai une infirmité qui m'empêche de faire ce que je veux ; je ne puis que ce que l'on me permet, et ne puis en aucune façon m'affranchir de cette dépendance... "

J'éprouve le même changement par rapport aux facultés de mon âme et aux dons surnaturels. Pour des ténèbres si épaisses, j'ai maintenant tant de lumières ; pour la confusion de mon esprit, tant de netteté dans mes pensées ; pour mes bégaiements précédents, tant de liberté de parler ; pour les sécheresses désolantes que j'éprouvais et que je causais aux autres, tant de bons effets de la parole ; pour cette maudite... occupation de moi-même, tant de sentiments d'amour et d'élévation vers Dieu ! Je suis contraint de le confesser : c'est le divin Esprit qui me remplit ainsi et me possède.

In Vie de M. Olier, M. Faillon, Paris, 1873, cité par H. Bremond, in Histoire littéraire du Sentiment religieux en France, Paris, Bloud et Gay, 1929, t. III.


Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704)

N'éteignez pas l'Esprit (1 Thess., 5, 19)

[...] Puisque cette sainte journée fait revoir à tous les fidèles la solennité bienheureuse en laquelle l'Esprit de Dieu se répandit avec abondance sur les disciples de Jésus-Christ, et sur son Eglise naissante, je me persuade aisément, âmes saintes et religieuses, que rappelant en votre mémoire une grâce si signalée, vous aurez préparé vos cœurs pour la recevoir en vous-mêmes, et pour être les temples vivants de ce Dieu qui descend sur nous. Que si je ne me trompe pas dans cette pensée, s'il est vrai, comme je l'espère, que le Saint-Esprit vous anime, et que vous brûliez de ses flammes, que puis-je faire de plus convenable, pour édifier votre piété, que de vous exhorter, autant que je puis, à conserver cette ardeur divine, en vous disant avec l'Apôtre : Spiritum nolite extinguere : " Gardez-vous d'éteindre l'Esprit ! " Car, mes sœurs, ce divin Esprit, qui est tombé sur les saints apôtres sous la forme visible du feu, se répand encore invisiblement dans tout le corps de l'Eglise : il ne descend pas sur la terre pour passer légèrement sur les cœurs ; il vient établir sa demeure dans la sainte société des fidèles : Apud vos manebit. C'est pourquoi nous apprenons par les Ecritures qu'il y a un esprit nouveau, un esprit du christianisme et de l'Evangile, dont nous devons tous être revêtus ; et c'est cet esprit du christianisme que saint Paul nous défend d'éteindre. Il faut donc entendre aujourd'hui quel est cet esprit de la loi nouvelle qui doit animer tous les chrétiens. [...]

Quel est donc l'esprit de l'Eglise, dont notre Baptême nous a faits les membres ? et quel est cet esprit nouveau qui se répand aujourd'hui sur les saints apôtres, et qui doit se communiquer à tous les disciples de l'Evangile ? Chrétiens, voici la réponse de l'incomparable docteur des Gentils : Non dedit nobis Deus spiritum timoris, sed virtutis et dilectionis : " Sache, dit-il, mon cher Timothée ", car c'est à lui qu'il écrit ces mots, " que Dieu ne nous donne pas un esprit de crainte, mais un esprit de force et d'amour " ; par conséquent saint Paul nous enseigne que cet Esprit de force et de charité, c'est le véritable esprit du christianisme. [...]

Voilà quel était l'esprit de nos pères : esprit courageux, esprit pacifique ; esprit de fermeté et de résistance, esprit de charité et de douceur ; esprit qui se met au-dessus de tout par sa force et par sa vigueur, esprit qui se met au-dessous de tous " par la condescendance de sa charité " : per caritatem servite invicem. Tel est l'esprit de la loi nouvelle : Chrétiens, ne l'éteignez pas ! : Spiritum nolite extinguere. Imitez l'Eglise naissante, et la ferveur de ces premiers temps dont je vous dois aujourd'hui proposer l'exemple. Conservez cet esprit de force, par lequel vous pourrez combattre le monde ; conservez cet esprit d'amour, pour vivre en l'unité de vos frères dans la paix du christianisme. […]

Ecoutez l'apôtre saint Paul, qui nous dit avec tant force " Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde " : Non enim spiritum hujus mundi accepimus. Je ne croirai pas me tromper, si je dis que l'esprit du monde, dont parle l'Apôtre en ce lieu, c'est la complaisance mondaine, qui corrompt les meilleures âmes, qui minant peu à peu les malheureux restes de notre vertu chancelante, nous fait être de tous les crimes, non tant par inclination que par compagnie ; qui, au lieu de cette force invincible et de cette fermeté d'un front chrétien que la croix doit avoir durci contre toute sorte d'opprobres, les rend si tendres et si délicats que nous avons honte de déplaire aux hommes pour le service de Jésus-Christ. Mon Sauveur, ce n'est pas là cet Esprit que vous avez aujourd'hui répandu sur nous : Non enim spiritum hujus mundi accepimus, sed spiritum qui ex Deo est : " Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, pour être les esclaves des hommes. " Mais notre esprit, venant de Dieu même, nous met au-dessus de leurs jugements et nous fait mépriser leur haine. [...]

Chrétiens, quoi qu'on nous propose, soyons fermes en Jésus-Christ, et dans les maximes de son Evangile. Pourquoi veut-on nous intimider par la perte des biens du monde ? Tertullien a dit un beau mot, que je vous prie d'imprimer dans votre mémoire : Non admittit status fidei necessitates : " La foi ne connaît point de nécessités. " Vous perdrez ce que vous aimez. - Est-il nécessaire que je le possède ? - Votre procédé déplaira aux hommes. - Est-il nécessaire que je leur plaise ? - Votre fortune sera ruinée. - Est-il nécessaire que je la conserve ? - Et quand notre vie même serait en péril ; mais l'infinie bonté de mon Dieu n'expose pas notre lâcheté à des épreuves si difficiles : quand notre vie même serait en péril, je vous le dis encore une fois, la foi ne connaît point de nécessités ; il n'est pas même nécessaire que vous viviez ; mais il est nécessaire que vous serviez Dieu : et quoi qu'on fasse, quoi qu'on entreprenne, que l'on tonne, que l'on foudroie, que l'on mêle le ciel avec la terre, toujours sera-t-il véritable qu'il ne peut jamais y avoir aucune nécessité de pécher ; puisqu'il n'y a parmi les fidèles qu'une seule nécessité, qui est celle de ne pécher pas : Non admittit status fidei necessitates : nulla est necessitas delinquendi, quibus una est necessitas non delinquendi. Méditons ces fortes maximes de l'Evangile de Jésus-Christ. [...]

Nous lisons dans les Ecritures que le Saint-Esprit forme les fidèles de deux matières bien différentes. Premièrement il les fait d'une matière molle, quand il dit par la bouche d'Ezéchiel : Dabo vobis cor carneum : " Je vous donnerai un cœur de chair " ; et il les fait aussi de fer et d'airain, quand il dit à Jérémie : " Je t'ai mis comme une colonne de fer et comme une muraille d'airain " : Dedi te in columnam ferream et in murum aereum. Qui ne voit qu'il les fait d'airain, pour résister à tous les périls ; et qu'en même temps il les fait de chair, pour être attendris par la charité ? Et de même que ce feu terrestre partage tellement sa vertu qu'il y a des choses qu'il fait plus fermes, et qu'il y en a d'autres qu'il rend plus molles, il en est à peu près de même de ce feu spirituel qui tombe aujourd'hui. Il affermit et il amollit, mais d'une façon extraordinaire ; puisque ce sont les mêmes cœurs des disciples, qui semblent être des cœurs de diamant par leur fermeté invincible, qui deviennent des cœurs humains et des cœurs de chair par la charité fraternelle. C'est l'effet de ce feu céleste, qui se repose aujourd'hui sur eux. Il amollit les cœurs des fidèles, il les a, pour ainsi dire, fondus : il les a saintement mêlés ; et les faisant couler les uns dans les autres, par la communication de la charité, il a composé de ce beau mélange cette merveilleuse unité de cœur, qui nous est représentée en ces mots dans les Actes : Multitudinis autem credentium erat cor unum et anima una : Dans toute la société des fidèles il n'y avait qu'un cœur et une âme. [...]

Avons-nous jamais ressenti que nous sommes les membres d'un (même) corps ? Qui de nous a langui avec les malades ? qui de nous a pâti avec les faibles ? qui de nous a souffert avec les pauvres ? Quand je considère, fidèles, les calamités qui nous environnent, la pauvreté, la désolation, le désespoir de tant de familles ruinées, il me semble que de toutes parts il s'élève un cri de misère à l'entour de nous, qui devrait nous fendre le cœur, et qui peut-être ne frappe pas nos oreilles. Car, ô riche superbe et impitoyable, si tu entendais cette voix, ne pourrait-elle pas obtenir de toi quelques retranchements médiocres des superfluités de ta table ? ne pourrait-elle pas obtenir qu'il y eût quelque peu moins d'or dans ces riches ameublements dans lesquels tu te glorifies ? Et tu ne sens pas, misérable, que la cruauté de ton luxe arrache l'âme à cent orphelins, auxquels la Providence divine a assigné la vie sur ce fonds !

Mais peut-être que vous me direz qu'il se fait des charités dans l'Eglise. Chrétiens, quelles charités ! quelques misérables aumônes, faibles et inutiles secours d'une extrême nécessité, que nous répandons d'une main avare, comme une goutte d'eau sur un grand brasier, ou une miette de pain dans la faim extrême. La charité ne donne pas de la sorte : elle donne libéralement ; parce qu'elle sent la misère, parce qu'elle s'afflige avec l'affligé, et que soulageant le nécessiteux, elle-même se sent allégée. C'est ainsi qu'on vivait dans ces premiers temps où j'ai tâché aujourd'hui de vous rappeler. Quand on voyait un pauvre en l'Eglise, tous les fidèles étaient touchés ; aussitôt chacun s'accusait soi-même, chacun regardait la misère de ce pauvre membre affligé comme la honte de tout le corps, et comme un reproche sensible de la dureté des particuliers : c'est pourquoi ils mettaient leurs biens en commun, de peur que personne ne fût coupable de l'indigence de l'un de ses frères. [...]

Et que l'on ne m'objecte pas que nous ne sommes plus tenus à ces lois, puisque cette communauté ne subsiste plus ; car quelle est la honte de cette parole ! Sommes-nous encore chrétiens s'il n'y a plus de communauté entre nous ? Les biens ne sont plus en commun, mais il sera toujours véritable que la charité est commune, que la charité est compatissante, que la charité regarde les autres. Les biens ne sont donc plus en commun par une commune possession, mais ils sont encore en commun par la communication de la charité : et la Providence divine, en divisant les richesses aux particuliers, a trouvé ce nouveau secret de les remettre en commun par une autre voie : lorsqu'elle en commet la dispensation à la charité fraternelle, qui regarde toujours l'intérêt des autres.

Tel est l'esprit du christianisme. Chrétiens, n'éteignez pas cet esprit !

Extrait des Elévations sur les Mystères : Le Saint-Esprit, la Trinité tout entière.


François de Salignac de Lamothe-Fénelon (1651-1715)

Il est certain par l'Ecriture (Rom., 8, et Jean, 14) que l'Esprit de Dieu habite au-dedans de nous, qu'Il y agit, qu'il y prie sans cesse, qu'Il y gémit, qu'Il y désire, qu'Il y demande ce que nous ne savons pas nous-mêmes demander ; qu'Il nous pousse, nous anime, nous parle dans le silence, nous suggère toute vérité, et nous unit tellement à Lui que nous ne sommes plus qu'un même esprit avec Dieu (1 Cor., 6, 17).

Voilà ce que la foi nous apprend ; voilà ce que les docteurs les plus éloignés de la vie intérieure ne peuvent s'empêcher de reconnaître. Cependant, malgré ces principes, ils tendent toujours à supposer dans la pratique que la loi extérieure, ou tout au plus une certaine lumière de doctrine et de raisonnement, nous éclaire au-dedans de nous-mêmes, et qu'ensuite c'est notre raison qui agit par elle-même sur cette instruction. On ne compte point assez sur le docteur intérieur qui est le Saint-Esprit, et qui fait tout en nous.

Il est l'âme de notre âme : nous ne saurions former ni pensée ni désir que par Lui.

Hélas ! quel est donc notre aveuglement ! Nous comptons comme si nous étions seuls dans ce sanctuaire intérieur ; et tout au contraire Dieu y est plus intimement que nous n'y sommes nous-mêmes.

Vous me direz peut-être : Est-ce que nous sommes inspirés ? Oui, sans doute, mais non pas comme les prophètes et les apôtres. Sans l'inspiration actuelle de l'Esprit de grâce, nous ne pouvons ni faire, ni vouloir, ni croire aucun bien. Nous sommes donc toujours inspirés ; mais nous étouffons sans cesse cette inspiration. Dieu ne cesse point de parler ; mais le bruit des créatures au dehors et de nos passions au-dedans nous étourdit et nous empêche de l'entendre. Il faut faire taire toute créature, il faut se faire taire soi-même pour écouter dans ce profond silence de toute l'âme cette voix ineffable de l'époux. II faut prêter l'oreille ; car c'est une voix douce et délicate, qui n'est entendue que de ceux qui n'entendent plus tout le reste. O qu'il est rare que l'âme se taise assez pour laisser parler Dieu ! Le moindre murmure de nos vains désirs ou d'un amour-propre attentif à soi confond toutes les paroles de l'Esprit de Dieu. On entend bien qu'Il parle et qu'Il demande quelque chose ; mais on ne sait point ce qu'Il dit, et souvent on est bien aise de ne le deviner pas. La moindre réserve, le moindre retour sur soi, la moindre crainte d'entendre trop clairement que Dieu demande plus qu'on ne veut lui donner trouble cette parole intérieure. Faut-il donc s'étonner si tant de gens, même pieux, mais encore pleins d'amusements, de vains désirs, de fausse sagesse, de confiance en leurs vertus, ne peuvent l'entendre et regardent cette parole intérieure comme une chimère de fanatiques ? Hélas ! que veulent-ils donc dire avec leurs raisonnements dédaigneux ? A quoi servirait la parole extérieure des pasteurs et même de l'Ecriture s'il n'y avait une parole intérieure du Saint-Esprit même, qui donne à l'autre toute son efficace ? La parole même de l'Evangile, sans cette parole vivante et féconde de l'intérieur, ne serait qu'un vain son. C'est la lettre qui seule tue, et l'esprit seul peut nous vivifier (II Cor., 3, 6). O Verbe, ô parole éternelle et toute-puissante du Père, c'est Vous qui parlez au fond des âmes ! Cette parole, sortie de la bouche du Sauveur, pendant sa vie mortelle, n'a eu tant de vertu et n'a produit tant de fruits sur la terre qu'à cause qu'elle était animée par cette parole de vie qui est le Verbe même. De là vient que saint Pierre dit : " A qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la Vie éternelle " (Jean, 6, 68).

Ces principes posés, il faut reconnaître que Dieu parle sans cesse en nous (Imitation de Jésus-Christ, L. III, ch. III, v. 3). Mais souvent ces personnes, pleines d'elles-mêmes et de leurs lumières, s'écoutent trop pour écouter Dieu. O mon Dieu ! je Vous rends grâces avec Jésus-Christ (Matth., 11, 25) de ce que Vous cachez vos secrets ineffables à ces grands, à ces sages tandis que Vous prenez plaisir à les révéler aux âmes faibles et petites ! Il n'y a que les enfants avec qui Vous Vous familiarisez sans réserve. Dieu, qui ne cherche qu'à se communiquer, ne sait, pour ainsi dire, où poser le pied, dans ces âmes pleines d'elles-mêmes et trop nourries de leur sagesse et de leurs vertus. Mais son entretien familier, comme dit l'Ecriture, est avec les simples (Prov., III, 32).

Où sont-ils ces simples ? Je n'en vois guère. Dieu les voit ; c'est en eux qu'Il se plait à habiter : Mon Père et Moi, dit Jésus-Christ, Nous y viendrons, et Nous y ferons notre demeure (Jean, 14, 23). " Faites-moi connaître votre voix ; qu'elle sonne à mes oreilles " (Cant., II, 14).

O quelle est donc cette voix ? elle fait tressaillir mes entrailles. Parlez, ô mon Epoux, et que nul autre que Vous n'ose parler ! Taisez-vous, mon âme : parlez, ô mon amour. Je dis qu'alors on sait tout sans rien savoir. Ce n'est pas qu'on ait la présomption de croire qu'on possède en soi toute vérité. Non, non : tout au contraire, on sent qu'on ne voit rien, qu'on ne peut rien et qu'on n'est rien.

On le sent et on en est ravi. En cet état, l'Esprit enseigne toute vérité ; car toute vérité est éminemment dans ce sacrifice d'amour où l'âme s'ôte tout pour donner tout à Dieu. [...]

Votre esprit est un esprit d'amour et de liberté et non un esprit de crainte et de servitude. Je renoncerai donc à tout ce qui n'est point de votre ordre pour mon état. Je porterai paisiblement toutes ces privations ; et voici ce que j'ajouterai : c'est que dans les conversations innocentes et nécessaires, je retrancherai ce que Vous me ferez sentir intérieurement n'être qu'une recherche de moi-même. Quand je me sentirai porté à faire là-dessus quelque sacrifice, je le ferai gaiement. Je me réjouirai devant le Seigneur ; je tâcherai de réjouir les autres ; j'épancherai mon cœur sans crainte dans l'Assemblée des enfants de Dieu. Je ne veux que candeur, innocence, joie du Saint-Esprit. [...]

Vous avez commencé, Seigneur, par ôter à vos apôtres ce qui paraissait le plus propre à les soutenir, je veux dire la présence sensible de Jésus votre Fils : mais Vous avez tout détruit pour tout établir : Vous avez ôté tout pour rendre tout avec usure. Telle est votre méthode. Vous Vous plaisez à renverser l'ordre du sens humain.

Après avoir ôté cette possession sensible de Jésus-Christ, Vous avez donné votre Saint-Esprit. O privation, que vous êtes précieuse et pleine de vertu, puisque vous opérez plus que la possession du Fils de Dieu même ! O âmes lâches ! pourquoi vous croyez-vous si pauvres dans la privation, puisqu'elle enrichit plus que la possession du plus grand trésor ? Bienheureux ceux qui manquent de tout et qui manquent de Dieu même, c'est-à-dire de Dieu goûté et aperçu ! Heureux ceux pour qui Jésus se cache et se retire ! L'Esprit consolateur viendra sur eux ; Il apaisera leur douleur et aura soin d'essuyer leurs larmes. Malheur à ceux qui ont leur consolation sur la terre, qui mettent hors de Dieu le repos, l'appui et l'attachement de leur volonté ! Ce bon Esprit promis à tous ceux qui le demandent n'est point envoyé sur eux. Le Consolateur envoyé du Ciel n'est que pour les âmes qui ne tiennent ni au monde ni à elles-mêmes.

Hélas ! Seigneur, où est-il donc cet Esprit qui doit être ma vie ? Il sera l'âme de mon âme. Mais où est-Il ? Je ne le sens, je ne le trouve point. Je n'éprouve dans mes sens que fragilité, dans mon esprit que dissipation et mensonge, dans ma volonté qu'inconstance et que partage entre votre amour et mille vains amusements. Où est-il donc votre Esprit ? que ne vient-Il créer en moi un cœur nouveau selon le vôtre ? O mon Dieu, je comprends que c'est dans cette âme appauvrie que votre Esprit daignera habiter, pourvu qu'elle s'ouvre à Lui sans mesure.

C'est cette absence sensible du Sauveur et de tous ses dons, qui attire l'Esprit-Saint. Venez donc, ô Esprit, Vous ne pouvez rien trouver de plus pauvre, de plus dépouillé, de plus nu, de plus abandonné, de plus faible, que mon cœur. Venez, apportez-y la paix ; non cette paix d'abondance qui coule comme un fleuve mais cette paix sèche, cette paix de patience et de sacrifice, cette paix amère, mais paix véritable pourtant, et d'autant plus pure, plus intime, plus profonde, plus intarissable, qu'elle n'est fondée que sur le renoncement sans réserve.

O Esprit, O Amour ! O Vérité de mon Dieu ! O Amour lumière ! O Amour qui enseignez l'âme sans parler, qui faites tout entendre sans rien dire, qui ne demandez rien à l'âme et qui l'entraînez par le silence à tout sacrifice ! O Amour qui dégoûtez de tout autre amour, qui faites qu'on se hait, qu'on s'oublie, qu'on s'abandonne ! O Amour qui coulez au travers du cœur, comme la fontaine de vie, qui pourra Vous connaître sinon celui en qui Vous serez ? Taisez-vous, hommes aveugles ; l'amour n'est point en vous. Vous ne savez ce que vous dites : vous ne voyez rien, vous n'entendez rien. Le vrai Docteur ne vous a jamais enseignés.

C'est Lui qui rassasie l'âme de Vérité sans aucune science distincte. C'est Lui qui fait naître au fond de l'âme les vérités que la parole sensible de Jésus-Christ n'avait exposées qu'aux yeux de l'esprit.

On goûte, on se nourrit, on se fait une même chose avec la Vérité. Ce n'est plus elle qu'on voit comme un objet hors de soi ; c'est elle qui devient nous-mêmes et que nous sentons intimement comme l'âme se sent elle-même. O quelle puissante consolation sans chercher à se consoler !

On a Tout sans rien avoir. Là on trouve en unité le Père, le Fils et le Saint-Esprit : le Père Créateur, qui crée en nous tout ce qu'Il veut y faire pour nous rendre des enfants semblables à Lui ; le Fils, Verbe de Dieu, qui devient le Verbe et la parole intime de l'âme, qui se tait à tout pour ne plus laisser parler que Dieu ; enfin l'Esprit, qui souffle où Il veut, qui aime le Père et le Fils en nous.

O mon Amour, qui êtes mon Dieu, aimez-Vous, glorifiez-Vous vous-même en moi ! Ma paix, ma joie, ma vie sont en Vous, qui êtes mon Tout, et je ne suis plus rien.

Extrait de Divers sentiments et avis chrétiens, in Œuvres, Paris, Didot, 1892






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