La dévotion au Sacré-Coeur de Jésus

Annexes




4. 1870-1873 : l'Œuvre du Vœu national
prélude à la construction de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre


1870 : Le 19 juillet, la France déclare la guerre à la Prusse. Premières défaites de l'armée française à Wissembourg, Reichshoffen et Froeschwiller, et Forbach, les 4, 6 et 9 août 1870.
Le 2 septembre, désastre de Sedan.
Le 4 septembre est prononcée la déchéance de Napoléon III. Un gouvernement provisoire est formé par le général Trochu (1815-1896), gouverneur militaire de Paris. Début de la III° République.

Le 19 septembre, début du siège de Paris.
Le 20 septembre, prise de la Porta Pia à Rome. Pie IX se considère comme moralement prisonnier au Vatican.
Le 8 octobre, les Lyonnais font le Vœu de reconstruire Notre-Dame de Fourvière, si Lyon est préservée de l'invasion allemande. Des Vœux semblables sont émis à Nantes, Langres et Nevers, Lille, Angers, ces trois derniers explicitement au Sacré-Cœur.
Le 18 octobre, le Père Marin de Boylesve S.J. (1813-1892), directeur de l'Apostolat de la Prière du Mans, rédige un opuscule intitulé
Le Triomphe de la France par le Cœur de Jésus. Le feuillet - qui sera envoyé le 7 novembre à Toulouse au Père Henri Ramière, directeur de l'Apostolat de la Prière - est tiré à plus de trois cent mille exemplaires, et reproduit intégralement dans Le Messager du Cœur de Jésus. Le Père de Boylesve y rappelle les révélations du Christ faites à Marguerite-Marie Alacoque en 1689 et à la sœur Marie de Jésus en 1823, révélations qui appelaient à la consécration de la France à son sacré Cœur, ainsi qu'à l'érection d'un édifice en son honneur. La mention d'un Vœu n'apparaît pas encore, pas plus que la spécification d'un lieu destiné à l'érection du sanctuaire. La diffusion est telle qu'une deuxième édition, revêtue de l'imprimatur de Mgr Fillion, évêque du Mans, est imprimée dès le 5 novembre.
Le 27 octobre, capitulation du maréchal Bazaine à Metz.
Fin novembre, M. Beluze, membre du Conseil général des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul à Lyon, écrit à Adolphe Baudon (1819-1888), président général de ces Conférences, pour l'informer du Vœu des Lyonnais et lui suggérer un Vœu semblable pour Paris. Ce dernier propose une campagne à l'Univers, le journal de Louis Veuillot (1813-1883), qui dès le 13 décembre lance la suggestion d'une construction sur la butte Montmartre.
Début décembre, M. Baudon écrit à son tour à son bras droit Alexandre Félix Legentil (1821-1889), membre du Conseil général de cette même Société, et réfugié à Poitiers du fait de la guerre, pour lui en soumettre l'idée, proposant que la nouvelle église soit dédiée à la Vierge. Celui-ci accueille la proposition avec enthousiasme, mais suggère à son président que le sanctuaire soit dédié au Sacré-Cœur. Ce dernier, ainsi que les autres membres du Conseil général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, se montrent réticents à ce changement de vocable, craignant que - la dévotion au Sacré-Cœur n'étant pas encore assez répandue dans les habitudes de piété des Français - il soit difficile de réunir les fonds nécessaires à l'érection de ce nouveau sanctuaire.
Le 8 décembre, Alexandre Félix Legentil, qui a pris entre-temps connaissance de l'opuscule du Père de Boylesve, fait part à ce dernier du courrier récemment reçu :

« Mon Révérend Père,
Il y a quelques jours, je reçus de M. Baudon, président général de la Société de Saint-Vincent de Paul, une lettre où je remarquais ce passage :
"M. Beluze (fondateur du Cercle catholique du Luxembourg), en m'annonçant que Lyon avait fait le vœu de rebâtir Notre-Dame de Fourvière, dans le cas où la ville serait épargnée, proposerait un vœu analogue pour Paris. Qu'en pensez-vous ? Cela serait bien beau, mais bien difficile. Cependant, il ne manque pas d'églises à bâtir dans les quartiers annexés, et Notre-Dame de la Délivrance ne serait pas un titre vain, si on obtient cette délivrance."
Je répondis sur-le-champ à M. Baudon, que j'accueillais avec grand plaisir cette idée, et que je souscrirais certainement, dans la mesure de mes ressources, à l'érection d'une telle église,… ou d'une église dédiée au Sacré-Cœur.
Monsieur Baudon insiste sur le vœu de bâtir une église à Paris, soit sous le vocable du Sacré-Cœur, soit sous celui de Notre-Dame de la Délivrance, et il fait observer, avec raison, qu'il serait utile de créer une paroisse dans un des quartiers qui en manquent le plus, parce qu'on serait, par là, plus sûr de l'appui de l'Archevêché, lequel est indispensable.
Quoi qu'il en soit, mon Révérend Père, l'idée, sauf les détails de réalisation, me paraît bonne : vu les circonstances présentes, il me semble urgent de la propager. J'y attache d'autant plus d'importance, qu'exilé moi-même de Paris, et désirant ardemment y rentrer, je soupire après la délivrance, et je dis bien haut qu'elle ne peut venir que d'un acte éclatant de la droite du Très-Haut.
D'après les conseils de mon excellent ami, M. Bain, je m'adresse à vous, en vous demandant vos conseils et votre appui pour propager l'idée que je viens d'exposer, et que je ne prétends pas avoir inventée. Vous verrez par quels moyens il est possible de provoquer des adhésions ou des souscriptions, parmi les exilés de Paris que vous pouvez atteindre au Mans, à Poitiers ou ailleurs, et aussi parmi les habitants de la province, car, en ce moment plus que jamais, la cause de Paris est la cause de la France. »
Lettre d'Alexandre Félix Legentil au Père de Boylesve, 8 décembre 1870, in Le Messager du Cœur de Jésus, Tome LX°, Septembre 1891.


A la suite de ce courrier, Alexandre Félix Legentil - qui promet devant son confesseur le Père Gustave Argand S.J. (recteur du collège St-Joseph de Poitiers) de se dévouer à ce qu'il considère comme une œuvre de réparation indispensable au salut de la France - rédige une première formule de Vœu au Sacré-Cœur (le "Vœu de Poitiers"), qui a en vue la délivrance de Paris. Il la montre à Mgr Pie, évêque de Poitiers, et lui demande l'autorisation de la propager. L'évêque refuse d'engager sa propre responsabilité sur ce projet destiné à la capitale, mais laisse libre M. Legentil d'agir comme il le désire. Aussitôt, celui-ci fait imprimer le texte du Vœu - nous sommes alors fin décembre - Vœu qu'il diffuse largement en France, et jusqu'en Suisse.
Pendant ce temps, le Père de Boylesve écrit de nouveau au Père
Henri Ramière - en joignant à sa lettre la copie de celle qu'il a reçue de M. Legentil - et insistant lui-même sur la nécessité de l'érection d'un sanctuaire dédié au divin Cœur de Jésus :

« Mon Révérend Père,
La France ne recouvrera sa grandeur et sa prospérité qu'en redevenant très chrétienne ; elle ne redeviendra très chrétienne que par une consécration solennelle et officielle au divin Cœur de Jésus. Qu'on se rappelle les promesses faites par Jésus-Christ lui-même à la B. Marguerite-Marie, relativement à la France, sous Louis XIV, et les intentions manifestées en 1823 à la Mère Marie de Jésus :
"Je prépare à la France un déluge de grâces, lorsqu'elle sera consacrée à mon divin Cœur. Je prépare toutes choses : la France sera consacrée à mon divin Cœur, et toute la terre se ressentira des bénédictions que je répandrai sur elle. La foi et la religion refleuriront en France par la dévotion à mon divin Cœur."
Notre-Seigneur exprimait, en même temps, le désir qu'une chapelle fût bâtie et qu'un autel fût élevé en l'honneur de son Cœur sacré.
Que chaque Français prépare donc les voies à une consécration sociale par des consécrations partielles. Que chacun se consacre soi-même, que chaque chef de famille consacre sa famille, que chaque chef de communauté consacre sa communauté, chaque curé sa paroisse, chaque évêque son diocèse, à l'exemple de Nos Seigneurs de Bordeaux, Nantes, Séez, Coutances, Poitiers, etc., etc.. Dieu, touché de notre bon vouloir et de nos efforts, viendra à notre secours et nous délivrera de nos ennemis.
C'est bien à la capitale que revient l'initiative du mouvement ; et, puisque Jésus lui-même a manifesté le désir d'une chapelle dédiée à son Cœur sacré, c'est encore à Paris de réparer le scandale de son monstrueux et impudique Opéra et de son indigne statue de Voltaire, par le vœu d'une église splendide consacrée au Cœur de Jésus. Alors, peut-être, ce Sauveur universel se montrera le Sauveur spécial de Paris et de la France. »
Lettre du Père de Boylesve au Père Ramière, décembre 1870, in Le Messager du Cœur de Jésus, Tome LX°, Septembre 1891.

Le Père Ramière accueille d'autant plus favorablement le projet, qu'il n'a cessé lui-même de provoquer depuis quatre mois les Associés de l'Apostolat de la Prière à intercéder auprès du Cœur de Jésus en faveur de la France et de l'Eglise.
Le 13 décembre, il rédige lui aussi une formule du Vœu national (le "Vœu de Toulouse"), en lequel il pose comme condition préalable à la construction du sanctuaire - condition qui n'apparaît pas dans la formule du Vœu de M. Legentil - la délivrance de la Papauté.
Un avant-propos en précise le sens et la portée :

« L'acte que nous proposons aux catholiques français a un double but : 1° Nous dégager par notre protestation des iniquités qui nous ont rendus dignes des fléaux du ciel ; 2° Obtenir par un vœu les miséricordes du Cœur de Jésus à l'égard de la France, afin que notre patrie délivrée intervienne efficacement en faveur du Saint-Père. Ce vœu aurait pour objet l'érection à Paris, avec l'approbation de l'autorité ecclésiastique, d'une église dédiée au sacré Cœur de Jésus, sous le patronage de saint Pierre, si Rome recouvrait son indépendance et si la France était délivrée de ses ennemis.
Chacun des signataires de la protestation s'engagerait à contribuer à l'érection de ce monument dans la mesure qu'il fixerait lui-même, et, pour faciliter l'exécution de cet engagement, les personnes qui se chargeraient de recueillir les signatures, voudraient bien également, lorsque les jours de paix auraient lui de nouveau sur nous, se charger de recueillir les dons qui leur seraient alors offerts…
Si nos Associés prennent à cœur cette Œuvre, quel puissant secours n'apporterons-nous pas à notre malheureuse patrie ! Et quelle douce consolation ne procurerons-nous pas au Saint-Père, au milieu des amertumes dont son cœur est inondé ! »
Avant-propos du Vœu national, Le Messager du Cœur de Jésus, Décembre 1870.

La formule du Vœu paraît dans Le Messager du mois de janvier suivant, et bientôt sous la forme de feuilles volantes, feuillets qui se couvrent rapidement de milliers de signatures.

« Protestation des catholiques français et Vœu au Cœur de Jésus pour obtenir la délivrance de Rome et de la France.
Au moment où, dans l'Europe chrétienne, la force brutale écrase impunément les droits les plus sacrés ;
Au moment où le patrimoine donné à l'Eglise par les anciens rois francs est sacrilègement envahi, où la capitale de la chrétienté est prise de force, où le chef de l'Eglise est privé de la liberté indispensable pour remplir sa charge, et où la liberté de tous les catholiques de l'univers est opprimée, avec l'indépendance du suprême Pasteur ;
Les catholiques français ne peuvent attendre plus longtemps pour joindre leur voix à celle de tous les autres peuples catholiques de l'univers et manifester hautement, à la face du ciel et de la terre, la profonde indignation qu'ils éprouvent à la vue de ces attentats.
Nous protestons donc, au nom de la justice outragée dans sa plus sainte personnification ; au nom du droit le plus légitime dans son origine ; le plus vénérable par son antiquité, le mieux justifié par les bienfaits, le plus authentiquement sanctionné par les engagements des gouvernements et les suffrages des peuples.
Et, afin de réparer les outrages faits à saint Pierre dans la personne de son Successeur ; afin d'obtenir par une intervention miséricordieuse du Cœur de Jésus, le pardon de nos crimes et les secours extraordinaires qui seuls peuvent délivrer Rome de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France ; nous promettons, lorsque ces deux grâces nous auront été accordées, de contribuer, selon nos moyens, à l'érection d'une église consacrée au Cœur de Jésus, sous l'invocation du Prince des Apôtres. »

1871 : Le 6 janvier, Alexandre Félix Legentil parvient enfin à convaincre son directeur, M. Baudon, de l'opportunité de la consécration du nouveau sanctuaire au Sacré-Cœur.
Courant janvier, Alexandre Félix Legentil entre en contact avec le Père Henri Ramière, par l'intermédiaire du Père de Boylesve. A la suite de leurs échanges, il se rallie à la double demande du directeur de l'Apostolat de la Prière (délivrance de la France et de la Papauté) et rédige en conséquence une nouvelle formule du Vœu national, inspirée de celle initialement conçue par le Père Ramière, qui est approuvée par Mgr Pie, évêque de Poitiers, le 9 ou 10 janvier, en présence de dom Guéranger.

« L'entente fut promptement faite ; si c'est travailler au salut de la France que de travailler au salut de l'Eglise, c'est aussi préparer les victoires de l'Eglise que d'assurer la résurrection de la France. »
M. Legentil, cité in Le Messager du Cœur de Jésus, octobre 1891, t. LX.

Le 24 janvier, il fait imprimer la nouvelle formule du Vœu à Poitiers, qui est publiée le 29 par la Semaine liturgique du diocèse :

« Vœu national au Sacré-Cœur de Jésus pour obtenir la délivrance du Souverain Pontife et le salut de la France.
En présence des malheurs qui désolent la France, et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore ;
En présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l'Eglise et du Saint-Siège et contre la personne sacrée du Vicaire de Jésus-Christ ;
Tout en reconnaissant que notre malheureuse patrie a mérité les châtiments de Dieu par les scandales dont elle a été le théâtre, par les encouragements qu'elle a donnés à l'esprit révolutionnaire dans le monde, et, en particulier, par le coupable abandon de la cause du Souverain Pontife et de l'Eglise, abandon qu'elle n'a que trop facilement acceptés ;
Nous protestons, au nom de la justice outragée, au nom de la France, au nom de la paix en Europe, au nom de la civilisation chrétienne, au nom de la liberté de nos consciences, d'abord contre la violence et la fourberie qui veulent anéantir le pouvoir le plus légitime, le plus vénérable, le plus bienfaisant, le plus authentiquement reconnu de tous les pouvoirs de la terre, en privant le Souverain Pontife de son pouvoir temporel, de la liberté même de sa personne, et en portant atteinte, par là, au libre exercice de son autorité spirituelle.
Nous ne pouvons méconnaître qu'en ce moment les violations des droits des gens, que nous réprouvons à Rome, se commettent sur le territoire français, accompagnées de cruautés, de sacrilèges, de rapines et d'exactions sans nombre, que les besoins des opérations militaires ne réclament pas et que les lois de la guerre, reconnues entre peuples civilisés, réprouvent.
Nous ne pouvons oublier que ces infamies sont commises ou ordonnées par le chef véritable de l'hérésie protestante dans le monde, et que le même souverain qui poursuit avec fureur l'anéantissement de la France a eu une part visible et odieuse aux derniers méfaits dont le Souverain Pontife a té victime.
Nous dénonçons au monde civilisé tous ces attentats ; nous en appelons au tribunal du Dieu des armées des crimes commis contre l'Eglise et contre notre patrie, unissant, dans notre cœur, deux causes qui n'auraient jamais dû être séparées.
Et, pour faire amende honorable de nos péchés, pour en recevoir le pardon par l'intervention miséricordieuse du Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et obtenir par la même intervention les secours extraordinaires qui, seuls, peuvent délivrer le Souverain Pontife de sa captivité, faire cesser les malheurs de la France et amener, en particulier, la délivrance de la ville de Paris, nous promettons, lorsque ces grâces auront été accordées, de contribuer selon nos moyens à l'érection, à Paris, d'une église consacrée au Sacré Cœur de Jésus, érection qui sera demandée à l'autorité ecclésiastique compétente. »
M. Legentil, Souvenirs de 1870-1871, et Bulletin du Vœu national tome LX, oct. 1891.


Le 28 janvier, capitulation de Paris et signature de l'armistice avec la Prusse.
La mention de la "délivrance de Paris" est retirée du texte du Vœu.
Le 7 février, contacté par le beau-frère d'Alexandre Félix Legentil, M. Hubert Rohault de Fleury (1828-1910), le R.P. Marie-Dominique Berthet - prieur du couvent des Dominicains de Poitiers - fait connaître le Vœu national par circulaire adressée aux
Confréries du Rosaire ainsi qu'à l'ensemble des abonnés de la Couronne de Marie. Les Confréries Dominicaines du Rosaire resteront, avec les Conférences Saint-Vincent-de-Paul et l'Apostolat de la Prière, l'un des plus solides soutiens de l'Œuvre du Vœu national.
Le 11 février, Hubert Rohault de Fleury envoie la formule du Vœu national au Père Jandel (†1874), Maître général des Frères Prêcheurs, espérant par son intermédiaire obtenir l'approbation ou du moins la bénédiction de Pie IX sur l'Œuvre entreprise.
Le 16 février, élection de Jules Ferry (1832-1893) à la présidence de l'Assemblée, et le 17, élection d'Adolphe Thiers (1797-1877) comme chef du pouvoir exécutif du gouvernement provisoire de la République.
Le 26 février, au cours d'une audience avec le Père Jandel, Pie IX approuve le Vœu national en l'honneur du Cœur du Christ, et en bénit le texte, hors des protestations qui le précèdent sur la formule de Legentil.
Le 28 février, le Père Jandel fait part à M. Rohault de Fleury de l'heureuse nouvelle :

« Mon cher Fils,
Votre bonne lettre du 11 ne m'est arrivée que le 25, et le lendemain j'avais audience du Saint-Père. Voyez l'attention de la Providence ! Pie IX m'a dit de lui exposer l'objet de votre appel, ce que j'ai fait en peu de mots, et il a daigné accorder de grand cœur à cette Œuvre réparatrice sa bénédiction. Vous pouvez donc le faire connaître, mais en ayant soin de dire qu'elle a été accordée au Vœu lui-même, et non à vos considérants, parce que la vivacité de votre protestation contre le roi de Prusse, vivacité bien naturelle et, je crois, trop légitime en France, ne saurait être adoptée par le Vicaire du Dieu de paix, qui s'est interposé, dès le principe, comme pacificateur. Il importe donc souverainement à sa mission de charité et à l'autorité qu'il exerce, qu'elle demeure complètement dégagée de tout ce qui se ressent de la violence de la guerre. Comptez sur moi, inscrivez-moi parmi ceux qui répondent à votre appel, et tâchez que les adhésions se chiffrent par millions, pour devenir vraiment une protestation nationale.
Je vous bénis en Notre-Seigneur, ainsi que votre beau-frère, M. Legentil, et je vous renouvelle l'assurance de tous mes sentiments dévoués. »
Fr. A.-V. Jandel, Mag. O.P., Lettre du 28 février 1871, in Le Messager du Cœur de Jésus, Tome LXI, janvier 1891.

Le 15 mars, le Père Henri Ramière porte à son tour à la connaissance des lecteurs du Messager du Cœur de Jésus la nouvelle de l'approbation pontificale :

« En France, il arrive ce que nous avions espéré. Le Vœu expiatoire au sacré Cœur de Jésus, que nous avons proposé au zèle de nos Associés, reçoit de nombreuses adhésions, soit dans la formule insérée dans le Messager, soit dans une autre formule équivalente quant au sens, propagée par quelques-uns des membres les plus éminents de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
Ces adhésions ne peuvent manquer de se multiplier encore davantage, lorsqu'on saura qu'à la sollicitation du T.R.P. Jandel, Maître général de l'Ordre de Saint-Dominique, le Saint-Père (26 février 1871) a bien voulu accorder sa bénédiction à cette Œuvre réparatrice.
En donnant de grand cœur son approbation au Vœu, Pie IX a fait observer que sa bénédiction était attachée au Vœu lui-même. »
Père Henri Ramière, Le Messager du Cœur de Jésus, Mars 1871.

Pour tenir compte des remarques de Rome, une nouvelle formule du Vœu est imprimée :

« Vœu national au Sacré-Cœur de Jésus - Pour obtenir la délivrance du Souverain Pontife et le salut de la France.
En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore ; en présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l'Eglise et du Saint-Siège, et contre la personne sacrée du Vicaire de Jésus-Christ ; nous nous humilions devant Dieu, et réunissant dans notre amour l'Eglise et notre Patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés ; et pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l'infinie miséricorde du Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le pardon de nos fautes ainsi que les secours extraordinaires qui peuvent seuls délivrer le Souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France, nous promettons, lorsque ces grâces nous aurons été accordées, de contribuer selon nos moyens, à l'érection à Paris d'une église dédiée au Sacré-Cœur de Jésus. »

Du 18 mars au 28 mai, Commune de Paris.
Le 5 avril, arrestation de 74 otages, parmi lesquels Mgr Darboy (1813-1871), archevêque de Paris depuis 1863, qui sera fusillé le 24 mai suivant à la prison de la Roquette.
Le 10 mai, le Traité de Francfort met fin à la guerre entre la France et le II° Reich.
Le 25 mai, exécution des Dominicains d'Arcueil par les communards.
Le 27 mai, les communards sont exécutés en masse par les Versaillais devant le mur des Fédérés. Le 28 mai, fin de la "semaine sanglante".
En ces temps troublés, le Père Ramière écrit dans Le Messager du Cœur de Jésus :

« Plus que jamais nous avons besoin de recourir au Cœur de Jésus, pour qu'il nous sauve, par un miracle de sa grande miséricorde, et de notre propre faiblesse et de la rage de nos ennemis.
Aussi conjurons-nous ceux de nos Associés qui s'étaient occupés à propager le Vœu à ce divin Cœur de redoubler de zèle, dans l'exécution de cette sainte entreprise.
Les motifs sur lesquels ce Vœu s'appuyaient subsistent dans toute leur force, et d'un autre côté l'exécution en est devenue plus facile. Bien que l'Administration Capitulaire de Paris ait voulu réserver au futur archevêque (Mgr Guibert) l'approbation définitive de ce pieux projet, elle en a accueilli très favorablement l'exposé ; un grand nombre d'évêques l'ont chaleureusement encouragé et le Souverain Pontife a daigné le bénir. »


Le 19 juillet, Mgr Joseph Hippolyte Guibert (1802-1886), archevêque de Tours depuis 1857, est transféré par décision de Jules Simon (ministre de l'Instruction Publique et des Cultes) et d'Adolphe Thiers, sur le siège de Paris, avec l'accord de Pie IX.
Fin octobre, M. Rohault de Fleury, par l'entremise de Mgr Jeancart, évêque de Cérame, rencontre Mgr Guibert. Il lui présente l'Œuvre du Vœu national, ainsi que le texte du Vœu, pour lequel il propose une modification :
"Changeons notre vœu - dit-il à l'évêque de Cérame - et, au lieu de promettre que nous le réaliserons quand nous serons exaucés, promettons de le réaliser pour être exaucés." Mgr Guibert reporte sa réponse, et lui demande un rapport écrit sur ce sujet. Alexandre Félix Legentil se charge aussitôt de sa rédaction, soutenu par le P. Argand :

« Courage et grande confiance pour votre œuvre en l'honneur du Sacré-Cœur ; plus j'y réfléchis, plus je suis convaincu que cette idée, vraiment surnaturelle, est une inspiration du ciel. Quel triomphe sur l'impiété, l'indifférence et les mesquins préjugés, si une magnifique église s'élevait à Paris pour affirmer et propager le culte du Sacré Cœur ! La dévotion à Notre-Dame des Victoires a produit des merveilles de conversion ; que ne ferait pas la dévotion au Cœur divin du Maître, avec une confrérie nombreuse, fervente et agissante ! »
Cité in Jacques Benoist, Le Sacré-Cœur de Montmartre de 1870 à nos jours, T. 1, Paris, Editions ouvrières, coll. Patrimoine, 1992.

Fin 1871, 200.000 adhésions sont déjà enregistrées.

1872 : Aux premiers jours de janvier, Mgr Guibert prend connaissance du rapport d'Alexandre Félix Legentil, et lui demande alors la création d'un comité. "Soyez douze, comme les Apôtres" lui dit-il. Le comité est alors constitué, et comprend M. Léon Cornudet (conseiller d'Etat et vice-président de la Société Saint-Vincent-de-Paul, †1876) à la présidence, MM. Legentil et Rohault de Fleury au secrétariat, et MM. Baudon (futur vice-président), Th. Dauchez (futur trésorier), de Benque, Descottes (ingénieur en chef des mines), Eugène Jacquin de Margerie (1820-1900), le général de Charette, le comte de Missiessy (ancien officier supérieur de la marine), le marquis de Vibraye, le comte de Lambel, que rejoindront bientôt le marquis de Ségur, conseiller d'Etat, et Merveilleux du Vignaux, premier président de la Cour d'Appel de Poitiers. L'Abbé Benoît Langénieux (1824-1904), curé de Saint-Augustin et futur cardinal-archevêque de Reims, en devient le directeur spirituel. Celui-ci sera remplacé à cette tâche par l'Abbé Jourdan (plus tard évêque de Tarbes), puis par l'Abbé Lagarde, vicaire général de Paris.
Le 11 janvier, Jean Brunet, député républicain, propose devant l'Assemblée Nationale à Versailles "que la France se voue complètement à Dieu tout puissant et à son Christ, et qu'en témoignage de ses nouveaux sentiments, elle élève un temple au Christ sur la hauteur de Paris qui avait été consacrée au roi de Rome". Acte de foi qui reste sans suite immédiate, mais qui sera exaucé en juillet 1873.
Le 18 janvier, Mgr Guibert adresse à ce premier Comité de l'Œuvre du Vœu National une lettre qui est la consécration officielle du Vœu, et en quelque sorte la charte de fondation de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre.

« L'Œuvre du Vœu national au Sacré Cœur de Jésus, dont vous m'avez donné connaissance, mérite d'être encouragée, et je ne puis qu'applaudir à la pensée pieuse qui l'a inspirée.
Vous avez considéré à leur vrai point de vue les malheurs de notre pays. Ils sont le fruit amer des infidélités dont nous sommes coupables envers Dieu. L'impiété a fait table rase de tous les principes du bien, et les mœurs en sont venues à toutes les hontes et toutes les impiétés du paganisme. La vie chrétienne n'est plus le fait que du petit nombre. La conjuration contre Dieu et son Christ a prévalu dans une multitude d'esprits, et, en punition d'une apostasie presque générale, la société a été livrée à toutes les horreurs de la guerre avec l'étranger victorieux, et de la guerre plus affreuse encore entre les enfants d'une même patrie. Devenus, par nos prévarications, des révoltés contre le Ciel, nous sommes tombés pendant nos troubles dans l'abîme de l'anarchie. La terre de France a retracé l'effrayante image de ce lieu où nul ordre n'habite, tandis que l'avenir s'offre encore à elle avec de nouvelles terreurs en perspective.
Vous donc, Messieurs, qui, à travers les sombres nuages qui couvrent le monde, recevez encore les rayons d'en haut, parce que vous êtes restés chrétiens fidèles, vous avez vu où il fallait chercher le secours et d'où nous pouvait venir la délivrance. Vous avez eu une sainte et lumineuse pensée en vous adressant au Cœur miséricordieux de Jésus, car il est écrit qu'il n'y a de salut que dans la puissance de ce nom.
Oui, il est juste et sage de faire à ce Cœur divin, si profondément contristé par nos péchés, une solennelle amende honorable, et de lui offrir un témoignage permanent de douleur et de repentir pour le mal qui s'est produit et se produit encore contre Dieu.
Vous désirez qu'un temple, dédié au sacré Cœur de Jésus, s'élève dans Paris, qui n'en possède aucun sous ce titre ; ce temple, dans votre pensée, doit être un monument d'expiation, et la France entière sera appelée à contribuer à cette Œuvre par les dons des fidèles.
En même temps, ce sanctuaire du Sacré-Cœur deviendrait devant Dieu l'expression d'une supplication générale pour que les jours de nos épreuves soient abrégés et adoucis, et que du Cœur si aimant de l'adorable Rédempteur des hommes sorte notre régénération spirituelle et temporelle.
Rien n'est plus chrétien ni plus patriotique qu'un tel vœu.
Je m'entendrai avec vous, Messieurs, pour choisir l'emplacement où pourra se faire avec le plus d'utilité cette construction, lorsqu'on aura recueilli des fonds suffisants pour la commencer avec l'espoir de la terminer. J'espère que tous les bons chrétiens accueilleront avec faveur et soutiendront de leur générosité un projet déjà béni par le Souverain Pontife, et qui intéresse le pays entier.
C'est de la France que le mal qui nous travaille s'est répandu dans toute l'Europe ; c'est aussi de la France, où a pris naissance la dévotion au Sacré-Cœur, que partiront les prières qui doivent nous relever et nous sauver.
Le sanctuaire dont il s'agit sera un lieu de pieux pèlerinage, fréquenté par un nombreux concours d'adorateurs, et deviendra, dans l'enceinte de la capitale, une sorte de paratonnerre sacré, qui la préservera des coups de la justice divine. En s'élevant comme un acte public de contrition et de réparation pour tant de péchés commis contre Dieu, ce temple sera parmi nous une protestation contre d'autres monuments et œuvres d'art érigées pour la glorification du vice et de l'impiété.
Enfin, vous avez pour objet, dans votre pieuse entreprise, la délivrance du chef de l'Eglise, captif dans sa demeure et dépouillé d'une souveraineté nécessaire au libre exercice de son ministère. Il faut pour cela une victoire sur les ennemis de la religion, et, pour l'obtenir, vous voulez associer à cette intention le mérite des offrandes de vos souscripteurs et les prières qui s'élèveront du nouveau temple. C'est là une idée d'autant plus juste que le salut ne peut venir que du Ciel.
Je bénis votre Œuvre de tout mon cœur. Daigne le Dieu tout puissant la faire réussir dans son exécution, comme dans les effets que nous en attendons !
Recevez, Messieurs, la sincère expression de tous mes sentiments les plus paternels. »
Mgr Guibert, Lettre du 18 janvier 1872, in Le Messager du Cœur de Jésus, Tome LXI, mai 1892.

Le texte du Vœu tel qu'il fut finalement formulé et adopté est le suivant :

« Vœu national au Sacré-Cœur de Jésus - Pour obtenir la délivrance du Souverain Pontife et le salut de la France.
En présence des malheurs qui désolent la France, et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore ;
En présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l'Eglise et du Saint-Siège, et contre la personne sacrée du Vicaire de Jésus-Christ ;
Nous nous humilions devant Dieu, et, réunissant dans notre amour l'Eglise et notre Patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés.
Et pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l'infinie miséricorde du Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ le pardon de nos fautes, ainsi que les secours extraordinaires qui peuvent seuls délivrer le Souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France, nous promettons de contribuer à l'érection à Paris d'un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus. »
Texte du Vœu National, tel qu'on peut aussi le lire aujourd'hui en la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre.

Au sein du Comité de l'Œuvre, la propagande et la publicité s'organisent de façon méthodique : afin de recueillir les fonds nécessaires à l'érection du sanctuaire, de multiples contacts sont pris avec les curés de Paris, les évêques, les communautés religieuses, les journaux, etc..
Le 14 avril, Mgr Guibert organise et préside une cérémonie de lancement du Vœu national à Notre-Dame de Paris. Le Père Jacques Monsabré, prédicateur à la cathédrale, encourage les Français à répondre à son appel. Son discours est un long commentaire de l'inscription qui doit figurer au frontispice de la basilique : Christo ejusque Sacratissimo Cordi Gallia poenitens et devota, "Au Christ et à son Sacré Cœur, la France pénitente et consacrée".

« Nous avons péché et, comme c'est l'amour du Christ que nous avons méconnu et outragé, c'est à l'amour du Christ, c'est à son Sacré-Cœur, symbole naturel de son amour, que nous devons élever le monument de son expiation. Sur ce monument sera gravée cette inscription : Christo Jesu et ejus sacratissimo Cordi, Gallia poenitens et devota. […]
Le Christ aime les Francs ! Et c'est à eux, Messieurs, qu'il a montré son Cœur ; c'est à eux qu'il a promis le triomphe de son amour ; la dévotion au Sacré Cœur fut une dévotion française avant d'être une dévotion catholique. Est-il donc étonnant qu'elle se montre avec éclat à l'heure de nos grandes infortunes et que nous fassions au Christ, qui nous a tant aimés, amende honorable pour nos ingratitudes ?
Donc, au Christ et à son Sacré Cœur nos vœux expiatoires. Cela est bien, cela est éminemment français : Christo ejusque sacratissimo Cordi Gallia poenitens.
Non seulement la France doit s'humilier et se prosterner devant l'amour qu'elle a méconnu, elle doit encore se vouer à l'amour et obtenir de Dieu qu'il délivre les âmes que possède le démon de la haine et qui méditent contre la société des œuvres de haine…
[L'acte de Consécration du Père Monsabré se trouve au chapitre correspondant]…
Messieurs, je vous en conjure, consacrons-nous à l'amour, vouons la France entière à l'amour, afin qu'elle soit sauvée par l'amour ! Christo ejusque sacratissimo Cordi Gallia poenitens et devota.
Mais en faisant des vœux pour la France, nous ne devons pas oublier l'Eglise, qui souffre en même temps que sa fille aînée… L'Eglise, humiliée et captive dans la personne de son chef, attend un sauveur. Partout il y a des enfants qui le plaignent ; aucun pouvoir ne peut ou ne veut lui tendre la main. Si nous pouvions agir, Messieurs, nous agirions, je n'en doute pas ; mais, sans force pour nous-même, nous ne pouvons que joindre dans nos vœux la cause de l'Eglise à celle de la France. Tout va bien cependant, parce que le Christ, ami des Francs et qui reçoit nos humbles supplications, est aussi l'Epoux de l'Eglise. […] La France, votre fille pécheresse, ne pouvant plus prêter à sa mère l'aide de son bras, lance vers votre Cœur adorable les flèches de son amour repentant et de ses humbles prières. La France fait un appel solennel à l'honneur de votre nom et à l'amour de votre Cœur ! Christo ejusque sacratissimo Cordi Gallia poenitens et devota. […]
Pour obtenir une si grande grâce, vous comprenez, Messieurs, qu'il faut que votre vœu soit vraiment national. Non pas que nous puissions espérer l'unanimité, ni même la majorité ; mais que tous les vrais catholiques, au moins, prennent part à cette solennelle manifestation dans toute l'étendue du territoire français. Dieu se contentera de leurs suffrages, car ce sont les vœux des justes qu'il agrée pour apaiser sa justice : Vota justorum placabilia. […]
Notre vœu national commencé par la prière doit recevoir sa dernière expression dans un monument. Ce monument répond à un besoin, à une sainte ambition, à un noble sentiment. Dispersés à tous les points de la France, nous voulons un signe matériel de notre union dans le même repentir, le même espoir, la même reconnaissance. Le sanctuaire du Sacré-Cœur, édifié au sein même de notre capitale, sera ce signe. La prière est un acte qui passe, nous voulons en assurer autant que possible la perpétuité ; or, le monument parle pendant que le cœur et les lèvres se taisent : l'église du Sacré-Cœur fera prier ses pierres tout imprégnées de nos larmes et de nos sacrifices, toutes chargées d'inscriptions et de symboles qui rappelleront aux futures générations combien fut grand notre malheur, profond notre repentir, aimable le Cœur de Jésus qui nous a pardonnés et relevés de notre abjection. Enfin toute victoire illustre veut un monument qui témoigne à travers les âges de la reconnaissance des peuples qu'elle a délivrés. Or, ces trois victoires seront inscrites sur le temple du Sacré-Cœur : victoire de l'amour pénitent sur nos péchés ; victoire de l'amour fraternel sur la haine sociale ; victoire de l'amour divin sur la justice divine.
Maintenant, Messieurs, à l'œuvre ! Prions et donnons. Je voudrais pouvoir, du sommet de la plus haute de nos montagnes, faire entendre ma voix à la France entière ; mais parler ici, et à vous, n'est-ce pas m'adresser à toute la France ? Ne serez-vous pas mes porte-voix et les courriers agiles et zélés du Vœu national ? Je viens de vous parler ; maintenant, parlez à la France, et puissiez-vous recevoir bientôt une réponse qui nous console de nos tristesses, et nous remplisse le cœur d'espoir ! »
Extraits du discours du Père Monsabré à Notre-Dame de Paris, in Le Messager du Cœur de Jésus, Tome LXI, mai 1892 et Paul Lesourd, La Butte sacrée - Montmartre des origines au XX° siècle, Paris, Spes, 1937.

Le 14 juillet, jour de la fête du Sacré-Cœur au calendrier parisien, Mgr Guibert organise une quête diocésaine dans la capitale pour lancer la collecte des fonds en vue de la construction du sanctuaire. Sept cent mille francs sont récoltés à la fin de l'année.
Le 31 juillet, publication d'un Bref de Pie IX qui, en réponse à la supplique que lui a adressé le Comité, approuve et bénit l'Œuvre du Vœu national.

« A nos chers fils, Léon Cornudet, président, et autres membres du conseil de l'Œuvre du Vœu national, à Paris.
Chers fils, salut et bénédiction apostolique. Tandis que les signes de la main vengeresse de Dieu se manifestent si visiblement dans les calamités qui affligent les nations et font craindre des maux encore plus grands, Nous avons appris que vous aviez formé l'excellent dessein d'élever dans votre noble et illustre cité un monument destiné à exciter l'esprit de religion et à enflammer la charité. Vous avez confiance que ce recours au ciel apaisera le Seigneur, le rendra propice et obtiendra de sa clémence la paix de l'Eglise et le salut de votre nation. Comme dans cette grande entreprise que vous avez conçue, éclatent une vive piété et une sagesse digne de cœurs chrétiens, Nous ne sommes point du tout surpris que votre excellent pasteur et tant d'autres parmi Nos vénérables frères les évêques de France l'aient fortement recommandée et lui aient accordé tout leur concours. Certes Nous donnons Notre entière approbation à votre zèle et à votre piété, et Nous ne pouvons que vous décerner, à vous et à vos coopérateurs, les éloges que vous méritez. Nous désirons de plus que Dieu, touché par ce témoignage public de piété, et fléchi par ce concert de prières, ramène à lui, non seulement les cœurs de vos concitoyens, mais ceux de tous les hommes, afin qu'ils marchent désormais dans ses voies et obtiennent ainsi au plus tôt les biens qu'ils souhaitent. Demandant à Dieu ces bienfaits dans l'humilité de Notre cœur, Nous vous assurons de Notre bienveillance paternelle et Nous vous accordons très affectueusement, à vous et aux autres personnes associées à votre conseil et à votre œuvre, la bénédiction apostolique que vous sollicitez.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 31 juillet 1872, l'an de Notre pontificat le vingt-septième. »
Pie IX, Bref du 31 juillet 1872.

Au cours du mois d'octobre, alors qu'il gravit aux côtés de l'Abbé Langénieux (1824-1904) les pentes de la butte Montmartre, Mgr Guibert découvre la beauté du lieu et le retient - de préférence aux hauteurs du Trocadéro et de Belleville, voire même en lieu et place de l'Opéra comme l'envisageait M. Legentil - comme lieu d'érection du sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus.

« Un jour, étant à ses côtés, je gravissais les pentes de Montmartre ; c'était un matin d'octobre. Le brouillard, s'étendant sur Paris, nous cachait l'horizon ; rien ne se découvrait à nos regards. Mgr Guibert méditait, pensif, sur les motifs de choisir cette montagne. Tout à coup, le soleil chassant les nuages découvre Paris tout entier aux yeux émerveillés du cardinal, qui n'avait jamais vu ce spectacle. Le grand cœur de notre bien-aimé pontife comprend que son choix doit se fixer sur Montmartre : "C'est ici, s'écria-t-il, c'est ici que sont les martyrs, c'est ici que le Sacré-Cœur doit régner, afin d'attirer tout à Lui : Cum exaltatus fuero, omnia traham ad meipsum : et moi, élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi". (Jean 12,32) »
Abbé Langénieux, in P. Aligant, Montmartre - La Basilique du Vœu national au Sacré-Cœur, Grenoble, Arthaud, 1933.

1873 : Le 5 mars, Mgr Guibert adresse une demande officielle à M. Jules Simon, Ministre de l'Instruction Publique et des Cultes, en vue d'obtenir que soit déclarée d'utilité publique la construction d'une église à Montmartre, procédure indispensable à l'obtention de l'autorisation d'acquérir par voie d'expropriation les terrains nécessaires à l'érection du sanctuaire.

« Je viens donc, M. le Ministre, demander au gouvernement, par votre intermédiaire, de vouloir bien proposer à l'Assemblée nationale un projet de loi, qui a paru nécessaire pour que nous puissions atteindre complètement le but que nous avons en vue.
Nous ne demandons aucune subvention sur les fonds du Trésor. Les fidèles voudront et sauront subvenir sur leurs propres ressources, à toutes les dépenses qu'exigera une telle entreprise. Elle sera d'autant plus agréable à Dieu, elle excitera d'autant plus la piété du temps présent et la reconnaissance de la postérité, qu'elle sera plus réellement une œuvre de zèle spontané, librement et généralement acceptée par tous, par les pauvres aussi bien que par les riches.
C'est sous un tout autre rapport, et pour un autre motif, que l'intervention des pouvoirs publics nous est nécessaire.
Il est désirable, en premier lieu, que nous ayons la liberté d'asseoir le monument sur le point précis qui, après examen et de concert avec les autorités compétentes aura été jugé pour répondre le mieux à la grandeur de la pensée qui a inspiré le projet. Or, si les intérêts dont l'édilité a la garde doivent, bien entendu, être réservés soigneusement dans une affaire de cette nature, il est juste que l'on puisse dominer les divers intérêts particuliers qui voudraient entraver notre action. Une déclaration d'utilité publique qui, pour un intérêt de cet ordre, n'aurait rien d'exorbitant ou de contraire aux principes de la matière, pourrait seule permettre de choisir librement l'emplacement le plus convenable, en ouvrant la facilité d'appliquer, s'il y a lieu, le droit d'expropriation.
De plus, la destination et le but de ce monument, aussi bien que l'origine des ressources qui auront été employées à sa construction, ne permettant pas de faire de la nouvelle église une paroisse, il paraît convenable - et rien ne s'y oppose dans la législation ni dans les précédents - que les archevêques successifs du diocèse sur le territoire duquel l'édifice sera élevé, en soient reconnus propriétaires incommutables…
La loi que je sollicite, aurait un double avantage :
1° D'approuver la proposition faite par l'archevêque de Paris, d'ériger sur la colline de Montmartre, en un point à déterminer après enquête, un temple destiné à appeler sur la France la protection et la bonté divine ;
2° D'autoriser l'archevêque à acquérir, tant en son nom qu'au nom de ses successeurs, les terrains nécessaires.
Je regarde, M. le Ministre, comme une circonstance toute providentielle la nécessité où nous nous trouvons de recourir à l'autorité de l'Assemblée nationale, pour assurer le succès complet de notre patriotique entreprise ; car j'ai la confiance la plus entière que la noble Chambre, si fidèle aux inspirations et aux traditions chrétiennes, ne refusera pas de l'approuver. Secondée par l'Assemblée souveraine et réalisée par les offrandes volontaires recueillies dans tous les diocèses, notre Œuvre aura ainsi le caractère d'une Œuvre nationale, et le temple élevé au Dieu de paix et de miséricorde par le concours de ces deux grandes volontés, celle de l'Assemblée et celle du pays lui-même, rendra la confiance à tous les cœurs, en proclamant que la France, éclairée par ses malheurs, reconnaît la nécessité de chercher son salut dans la foi chrétienne, qui fut toujours pour elle une source de prospérité et de grandeur. »
Lettre de Mgr Guibert à Jules Simon, 5 mars 1873, parution au J.O. le 16 juillet 1873, in R.P. Jonquet et F. Veuillot, Montmartre Autrefois et Aujourd'hui, Paris, Bloud et Gay, 1920.

Le 24 mai, chute de Thiers et élection de Mac-Mahon à la présidence de la République. Celui-ci nomme le duc de Broglie premier ministre. Création d'un gouvernement "d'Ordre moral".
Ce même jour, Anselme Batbie, successeur de Jules Simon au ministère des Cultes, dépose le projet de loi concernant l'érection du sanctuaire de Montmartre sur le bureau de la Chambre des Députés.

Le 11 juillet, Emile Keller, rapporteur de la Commission nommée à cet effet, présente le projet de construction du sanctuaire de Montmartre. Après avoir rappelé l'historique du projet, et démontré l'inanité des objections juridiques qui ont été posées par quelques membres de l'Assemblée, il fait valoir le sens élevé de l'Œuvre entreprise. (Keller figure sur la mosaïque du chœur de la basilique, ceint de l'écharpe tricolore).

« Je le sais, il est des hommes qui prétendent que l'Etat doit demeurer étranger à tout acte religieux ; il en est d'autres qui vont plus loin et qui déclarent que la religion est la plaie du monde moderne.
Mais, en présence de ces négations téméraires qui achèveraient, si elles le pouvaient, la ruine de notre pays, la conscience publique, menacée dans ce qu'elle a de plus cher, dans sa foi et dans son patriotisme, se soulève et proteste de toutes parts par des manifestations dont il est impossible de méconnaître le caractère spontané, généreux et désintéressé.
L'Assemblée ne saurait rester indifférente à ce mouvement qu'elle n'a point provoqué, mais qu'elle est obligée de constater. Préoccupée de rendre à la France le rang qui lui appartient, désireuse de relever nos mœurs, nos caractères, nos institutions, notre armée, elle ne peut que saluer avec bonheur le réveil de cette activité religieuse qui, pour un peuple, est le premier élément de force, de grandeur et d'indépendance.
La souscription nationale pour l'église du Sacré-Cœur atteste ce réveil qui doit nous remplir d'un patriotique espoir. L'Assemblée nationale voudra, comme l'archevêque de Paris en témoigne le désir, s'associer à cette construction d'utilité publique… »
Extrait du Rapport de M. Keller, 11 juillet 1873, Journal Officiel du 16 juillet 1873, in R.P. Jonquet et F. Veuillot, Montmartre Autrefois et Aujourd'hui, Paris, Bloud et Gay, 1920.

M. Chesnelong (1820-1899), M. de la Bassetière et Gabriel de Belcastel (1821-1890) défendent le projet avec ardeur.

« Ce monument parlera un noble langage à la France : il lui rappellera ses grandes origines ; il lui rappellera que la France est née un jour d'un acte de foi sur un champ de bataille, et que, depuis lors, son histoire n'a été autre que celle de la civilisation chrétienne elle-même. Il rappellera à la France que son étoile n'a pâli que parce qu'elle s'est séparée précisément de ses grandes destinées ; que son retour enfin à une meilleure fortune est rattaché, sans doute, au retour à ses glorieuses et patriotiques traditions. »
Extrait du discours de M. de la Bassetière, in Le Messager du Cœur de Jésus, Tome LXI, septembre 1892

« Elever une église qui atteste que dans ses épreuves douloureuses la France n'a voulu désespérer ni de Dieu ni d'elle-même, voilà la pensée du Vœu national. Qui pourrait ne pas respecter cette pensée ? Qui pourrait ne pas s'y associer ? Qui même, parmi ceux qui ne s'y associent pas, pourrait ne pas la comprendre et ne pas la respecter ? »
Extrait du discours de M. Chesnelong, in R.P. Jonquet et F. Veuillot, Montmartre Autrefois et Aujourd'hui, Paris, Bloud et Gay, 1920.

Le 24 juillet, après des débats houleux et des explications tendant à dépolitiser le projet, et écarter toute idée de subvention de l'Etat, l'Assemblée Nationale proclame d'utilité publique la construction de l'église sur la butte Montmartre, en réparation pour toutes les fautes nationales : "Gallia poenitens et devota". Le texte est voté par 382 voix contre 138, et 160 abstentions.

« Article premier. - Est déclarée d'utilité publique la construction d'une église sur la colline de Montmartre, conformément à la demande qui en a été faite par l'archevêque de Paris dans sa lettre du 5 mars 1873 adressée au Ministre des Cultes. Cette église, qui sera construite exclusivement avec des fonds provenant de souscriptions, sera à perpétuité affectée à l'exercice public du culte catholique.
Article 2. - L'emplacement de cet édifice sera déterminé par l'archevêque de Paris, de concert avec le préfet de la Seine, avant l'enquête prescrite par le titre II de la loi du 3 mai 1841.
Article 3. - L'archevêque de Paris, tant en son nom qu'au nom de ses successeurs, est substitué aux droits et obligations de l'administration, conformément à l'article 83 de la loi du 3 mai 1841, et autorisé à acquérir le terrain nécessaire à la construction de l'église et à ses dépendances, soit à l'amiable, soit, s'il y a lieu, par la voie de l'expropriation.
Article 4. - Il sera procédé aux mesures prescrites par les titres II et suivants de la loi du 3 mai 1841, aussitôt après la promulgation de la présente loi. »
Texte de loi voté le 24 juillet 1873 et paru le 31 au Journal Officiel.

Le 31 juillet, faisant suite à cette sanction nationale, un Bref de Pie IX adressé au cardinal Guibert approuve de nouveau l'Œuvre et la construction prochaine du sanctuaire. Le Saint Père apporte en cette occasion une offrande personnelle de 20.000 francs pour la construction de l'église.

« Quelle joie a été la Nôtre en apprenant que l'Assemblée nationale, favorisant les pieux désirs du peuple, avait voté une loi pour la construction d'un temple sur le point le plus élevé de Paris, qui montrera à tous, d'âge en âge, que la France, au milieu de ces temps de trouble et d'hostilité contre la Religion, s'est de nouveau consacrée à Dieu par un hommage général et solennel, et s'est plus étroitement unie à lui ! Nous ne doutons pas que l'annonce d'une si grande chose, qui semble devoir ramener la France à son ancien honneur de fille aînée de l'Eglise, n'apporte une très douce satisfaction aux catholiques, et Nous n'hésitons pas à croire à leur empressement pour concourir de tous leurs moyens à l'exécution de ce projet, afin que l'édifice sacré, par sa majesté, reproduise de quelque manière la grandeur de l'événement. Dieu qui a mis dans les âmes un si noble dessein, vous viendra en aide, vénérable frère, et vous donnera les forces et les ressources nécessaires pour entreprendre et achever un monument qui réponde à l'abondante miséricorde du ciel et soit digne de la reconnaissance de votre patrie. »
Pie IX, extrait du Bref du 31 juillet 1873, in R.P. Jonquet et F. Veuillot, Montmartre Autrefois et Aujourd'hui, Paris, Bloud et Gay, 1920.

Mgr Guibert transmet les encouragements du Souverain Pontife aux diocésains de Paris, et ajoute :

« On nous demande de toutes parts d'ériger un monument qui, par ses proportions et sa magnificence, soit digne de la France et du Sacré Cœur. Il sera tel si la France le veut : elle le voudra. […]
O Cœur sacré de Jésus ! Soyez la force du pasteur, car sa faiblesse est extrême et la tâche est immense. Soutenez-le dans une entreprise que l'incertitude des temps rend encore plus difficile, et à laquelle les épreuves ne manqueront pas. Accordez-lui de vous aimer assez pour se dévouer sans réserve à votre gloire.
Nous venons à vous, Cœur Sacré, après nos défaillances et nos malheurs ; ouvrez pour nous les trésors de votre charité infinie. Le sang qui a coulé de votre blessure a racheté le monde ; qu'une goutte de ce sang divin, par sa toute-puissance, rachète encore une fois cette France que vous avez aimée, et qui, revenant de ses longues erreurs, veut rentrer dans sa vocation chrétienne. Oubliez nos iniquités pour ne vous souvenir que des saintes œuvres de nos pères, et laissez couler sur nous les flots de votre miséricorde.
Que le temple qui va être élevé par nos mains, semblable à la tour de Dieu d'où pendent mille boucliers, devienne pour nous comme une citadelle inexpugnable, qui protégera Paris et notre patrie. Cœur adorable de notre Dieu, la nation française vous implore, rendez-lui votre amour, bénissez-la, sauvez-la ! »
Sermon de Mgr Guibert, in Le Messager du Cœur de Jésus, Septembre 1892, t. LXI, et R.P. Jonquet et F. Veuillot, Montmartre Autrefois et Aujourd'hui, Paris, Bloud et Gay, 1920.



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